Ils ont dit... à propos de Simons Leys

La quasi relégation de l'aura de Simon Leys dans un cloud supposé captable par tout intellectuel connecté intéressé par la vie et l'œuvre de l'écrivain et sinologue, n'excuse pas le manque d'intérêt manifesté dans les milieux médiatiques de chez nous par le décès de l'écrivain académicien belge. Déjà à ses débuts, dans les années septante, Pierre Ryckmans avait été snobé par les intellectuels français - qui ont fait amende honorable depuis.

Mais en août dernier il l'a plutôt été par des "maîtres à penser médiatiques" bien de chez nous: il leur est sans doute apparu comme politiquement incorrect, allant à contre-courant des idées reçues sur la Chine, phare de la jeune Chine Nouvelle, celle de l'après Mai 68, phare aussi de la vieille Chine Nouvelle, celle de "l'après XXe siècle". S'il advient à une personnalité, fût-elle aussi remarquable et exemplaire que Simon Leys ou le dalaï lama, de déplaire à la Chine, il convient que cette personnalité déplaise aussi aux esprits bien-pensants adeptes de l'auto-flagellation.

Eh bien, les intellectuels et hommes politiques non-conformistes contemporains de Simon Leys ne sont pas tombés dans ce travers. Ils se sont au contraire montrés tendres, admiratifs, élogieux à l'égard de l'écrivain belge, comme en témoigne le petit florilège de commentaires et témoignages exprimés à l'occasion de sa disparition ou de son vivant.

* "Simon Leys n'est jamais tombé dans l'illusion de l'excellence du système chinois" (Marie Holzman, sinologue, présidente de Solidarité Chine);

* "Même mort, Simon Leys ne sera jamais loin de nous" (Sébastien Lapaque, Le Figaro);.

* "[Conseiller culturel à l'ambassade de Belgique à Pékin], il a envoyé au ministère des affaires étrangères des rapports, non seulement admirables de clairvoyance sur la situation en Chine, mais évidemment rédigés aussi dans le style magnifique qui a fait sa gloire. Mais, comme, en tant qu'attaché d'ambassade, il ne pouvait pas signer lui-même ces documents car seuls l'ambassadeur ou le chargé d'affaires en ont le droit, il m'est arrivé, quand Jacques Groothaert était absent de Chine, de les adresser à Bruxelles sous ma signature (...) Et c'est seulement quand le texte de ces rapports s'est retrouvé quasiment in extenso dans le nouveau chef-d'œuvre de simon Leys, Ombres chinoises, qu'il a publié deux ans après avoir quitté la Chine, que mes lecteurs du ministère ont dégonflé ma baudruche et rendu à Ryckmans ce qui appartient à Leys" (Patrick Nothomb, chargé d'affaires à Pékin en 1971);

* "Pendant quelques jours nous logeâmes dans notre misérable appartement [à Pékin] un monsieur qui ne souriait pas beaucoup. Il portait une barbe, ce que je croyais l'attribut du grand âge: en vérité, il avait l'âge de mon père, qui parlait de lui avec l'admiration la plus haute. C'était Simon Leys. Papa s'occupait de ses problèmes de visa" (Amélie Nothomb, fille du précédent; elle n'avait à l'époque que cinq ans);

* "Voilà le style de Leys: nerveux, caustique, émouvant, "voltairisé" quand il faut, il est sans cesse en relation avec une tradition vivante, et c'est pourquoi il est si moderne. On sent en lui une foi étrange, un recueillement physique capable de faire silence avant de parler. Erudit, jamais ennuyeux. Savant, capteur de détails. Son pessimise rayonne d'espoir, sa violence n'est jamais mesquine. Il y a une respiration impassible, ouverte à plus grand qu'elle. Comme en calligraphie, donc, une musique visible. Quand on aime la Chine; on sait d'où elle vient" (Philippe Sollers, maoïste de la première heure... repenti);

* "Pour le diplomate que j'étais, curieux mais fort ignorant de la langue et de la culture chinoise, ce fut un privilège d'être initié et accompagné dans ma découverte par un collaborateur qui alliait l'érudition au sens de l'humour et la finesse d'observation à l'élégance de l'écriture". (Jacques Groothaert, premier ambassadeur de Chine à Pékin, 1972);

* "Jeune lycéen embarqué dans la folie maoïste post-68, je me souviens du mépris et de la colère que nous avions pour ces "Habits neufs" qui tentaient de saper l'image du Grand Timonier" (Pierre Haski, autre ex-adorateur de Mao monté à Canossa, puis fondateur de l'excellent site en ligne rue89) ;

* "Simon Leys était d'abord un écrivain, comme en témoigne une œuvre polymorphe dans laquelle les essais les plus pointus côtoient des récréations ou des réflexions accessibles à un lecteur moins instruit que leur auteur. Ses passions le portaient aussi vers la mer et vers la la littérature. S'il a écrit un seul roman, bref, celui-ci a été salué notamment par le monde anglo-saxon: La mort de Napoléon (1986)" (Pierre Maury, Le Soir);

* "Ce n'est qu'exceptionnellement qu'il se résigna à feindre le sérieux (qui n'est pas le contraire d'amusant, se plaisait-il à rappeler en citant Chesterton), par exemple quand il accepta de rejoindre l'Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, où on l'élit en 1990 et où ,il fut reçu deux ans plus tard (le temps de revenir f'Australie...). Le cadeau était empoisonné car il y succédait à imenon, un homme et un écrivain pour lequel il n'avait qu'une admiration relative. Leys refusa, en revanche, l'invitation (pourtant inhabituelle) que lui adressa l'Académie française, dont il redoutait les contraintes mondaines". (Philippe Paquet, La Libre Belgique);

* "Le professeur Ryckmans était un éminent spécialiste de la Chine et un grand intellectuel qui a apporté d'importantes contributions à la sinologie" (Didier Reynders);

* "Il a passé sa vie à mettre à nu ceux qu'il détestait, mais aussi ceux qu'il aimait, puisqu'on doit aux uns comme aux autres cet hommage que la vertu cherche à rendre au vice: la lucidité" (Philippe Lançon, Libération);

* "Conscient de la fragilité de nos connaissances, il mêlait volontiers l'humour du sceptique et la modestie du sage. C'est sans doute cette lucidité qui lui permit de voir la Chine maoïste sous son véritable visage et de publier, en 1971, le livre le plus percutant sur la Révolution culturelle, Les habits neufs du président Mao" (François Bougon, Le Monde);

* "Il a défriché un territoire inconnu. Il y avait les gens qui apprenaient le chinois pour la langue, l'intérêt culturel, et ceux qui l' 'étudiaient par intérêt politique. Lui, c'était vraiment pour la culture. C'est sans doute ce goût-là qui explique la lucidité dont il a fait preuve une fois sur place" (Françoise Lauwaert, sinologue, professeur ULB);

* "Homme de vérité, de courage, intellectuel intransigeant avec le crime, l'imposture et la bêtise, tel était Simon Leys (…) Il ne venait presque jamais en Europe. J'ai passé une soirée avec lui à Canberra après un tournage à Melbourne. Ce qui était formidable c'était sa simplicité et sa modestie. Il ne jouait pas au grand écrivain" (Bernard Pivot, Antenne 2);

* "Dans cette atmosphère de défaite de la pensée, un homme [Simon Leys] a su maintenir vivante l'exigence de vérité et de probité. Il a pris le risque d'attaquer frontalement les marchands de confusion idéologique et de détruire le mythe" (Guy Haarscher, chroniqueur).

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Ces extraits à titre non exhaustif, bien entendu.
Cela étant, nous attendons avec curiosité l'essai biographique sur Simon Leys que prépare Philippe Paquet, considéré comme un maître du genre depuis la publication en 2012 de son ouvrage de référence "Madame Chiang Kai-Shek - un siècle d'histoire".


A.T.


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