Les batisseurs de Lovanium, première université internationale en Afrique noire


fac-similé du titre original de l'article du Peuple

Il y a soixante ans, en 1957, sortaient de l'Université du Congo, alors encore "belge", l'université de Lovanium (ainsi appelée parce qu'elle fut portée sur les fonts baptismaux par l'Université catholique de Louvain... en dépit des réticences des autorités flamandes (parce que l'enseignement supérieur s'y ferait exclusivement en français), les premières promotions d'étudiants congolais, porteurs de diplômes équivalents à ceux délivrés en métropole, comme on disait à l'époque...

Le plus extraordinaire est que cette Université - la plus moderne d'Afrique et la seule à l'époque sur le continent africain a être dotée d'un réacteur nucléaire expérimental - fut implantée et inaugurée par un grand maître de loge maçonnique, le ministre belge des colonies Auguste Buisseret et son recteur fut, jusqu'à quelques années avant sa nationalisation sous Mobutu, dirigée par un prélat catholique belge, en fait plutôt homme de science - physicien nucléaire de haut vol - que religieux, l'Ardennais Mgr Luc Gillon. A noter que son successeur à la tête du rectorat, également prélat catholique, mais congolais cette fois, Mgr Tharcisse Tshibangu, est toujours à l'heure actuelle président de l'Université Nationale du Congo, qui regroupe l'Université de Kinshasa, celle des Kisangani (fondée, elle, par les missions protestantes dans la ville qui s'appelait encre Stanleyville) et celle de Lubumbashi (qui fut créée à l'initiative de l'université d'Etat de Liège dans la ville congolaise qui s'appelait alors Elisabethville).

Mais, cerise sur le gâteau du surréalisme belgo-congolais, le meilleur des reportages sur la genèse de l'Université de Lovanium fut réalisé par un grand format de la presse "libre penseuse" belge, Fernand de Demany, journaliste talentueux et intègre, envoyé spécial du journal Le Peuple, le quotidien attitré du parti socialiste belge, pourfendeur devant l'Eternel de l'enseignement libre confessionnel.

Un "vent favorable", comme on disait volontiers à l'époque, a fait échouer en nos bureaux une copie de l'article original de Demany, paru au tout début de l'année 1960, six mois donc avant l'indépendance du Congo, article que nous reproduisons ci-dessous, presque in extenso.


(Ghislain Charneux)


"Les bâtisseurs de Lovanium", un reportage de Fernand Demany

Avec Max Bastin, qui fut rédacteur en chef de La Cité et préside, aujourd'hui aux destinées du "Courrier d' Afrique", le Couraf, comme on dit en ce pays féru d'abréviations barbares, je suis monté, par un après-midi torride, vers le mont Amba, que l'on appelle la colline inspirée, parce qu'on y a planté une ville vouée à la science et à la pensée : cette ville s'appelle Lovanium.

Chrétiens et incroyants m'avaient vivement conseillé cette visite. "Léo, m'avaient-ils dit, ne serait pas Léo sans Lovanium". Et il est vrai que Lovanium est un domaine élu, capitale la plus béotienne de l'Afrique centrale. Léo c'est le "struggle for life", l'implacable vie coloniale (cet adjectif vivra longtemps encore), la croûte avec les avancements, les promotions, les fortunes, un drame quotidien et haletant qui a choisi pour cadre un régime basé à la fois sur le profit et la réussite. Lovanium, c'est plus et mieux que cela. C'est une grande œuvre humaine. C'est une audacieuse aventure spirituelle projetée vers l'avenir.

présence occidentale

Il m'importe assez peu que cette université soit catholique. On ne juge pas le Congo en fonction de nos vieilles disputes belges. Et d'ailleurs, même chez nous, ne voit-on pas nos universités se rapprocher de I'ULB? Qui eut osé tenter cette gageure aux temps déjà lointains de la guerre scolaire?

Là-haut sur la colline, comme eût dit Déroulède, j'ai passé une après-midi qui fut une révélation. La présence occidentale, la présence chrétienne aussi s'affirment dans ce décor immense, dominant la capitale, séparé d'elle par des faubourgs paisibles et de luxuriantes verdures.

Autour d'une église d'un style audacieusement moderne - elle a la forme d'une ellipse et ses vitraux en forme de croix y tamisent l'éclatante lumière africaine - se dresse un groupe imposant de bâtiments admirablement fonctionnels où sont logés les facultés de droit, de médecine (avec une splendide clinique), de philosophie et lettres, de psychologie et pédagogie, de sciences, sciences politiques, sociales et économiques, de théologie, sans oublier un Institut des sciences religieuses, un Institut polytechnique, un Institut agronomique...

Une vraie université, m'a dit Mgr Luc Gillon, son recteur, et non une université au rabais, à qui il faut lui reconnaître d'avoir donné à Lovanium le coup de grâce à la vieille barrière pourrissante du racisme. Il a su, avec un tact parfait, réhabiliter cette "négritude voulue par Dieu". dont parle Ajoulat dans "Aujourd'hui l'Afrique".

Précédant l'université officielle d'Elisabethville, venue hélas! trop tard, et dont les débuts demeurent extrêmement difficiles en raison de l'indifférence des pouvoirs publics, on ne peut lui contester d'avoir créé, au sommet, un climat nouveau basé sur l'accession de l'Africain aux nobles disciplines de l'Université. Ce mérite n'est pas mince. Qu'il ait pour origine l'appui prestigieux d'une Eglise romaine qui est ici presque une Eglise d'Etat - bien que 32 pour cent seulement des Africains soient convertis au catholicisme - ne le diminue en rien. Lovanium est là, témoignage d'une volonté et d'une puissance. Il force l'admiration.

le prélat constructeur

Mgr Gillon ne m'a point vanté sa maison, se bornant à me décrire l'ampleur de cette cité nouvelle où il a installé son Dieu parmi les hommes noirs et blancs. (...)

Mais le recteur nommé Gillon, qui se défend d'être magnifique, puisqu'on ne l'est qu'à Louvain! s'en tenait à son œuvre constructive, jonglant avec les chiffres comme un statisticien né: 450 étudiants dont un quart d'Européens, bibliothèque de 50.000 volumes, 85 professeurs. 40 assistants, 30 part time, une population de 1.500 âmes la nuit et de 2.500 le jour, des services publics avec une poste, un corps de pompiers, un commissariat de police, et même... un professeur élu bourgmestre par la communauté.

Rapprochement paradoxal : la naissance d'une cité de l'esprit au seuil même de la savane m'a fait penser à certaines réalisations israéliennes, jaillies, aussi, de l'aridité du sable.

De la bible aux Evangiles, des prophéties aux paraboles, la même volonté de créer : et de mettre la création au service de la pensée anime ces mondes apparemment différents. (...)

Université à la page: presque tous les étudiants sont boursiers, sauf sans doute ce fils du Mwami du Kivu, qui arrive à Lovanium à bord de sa grande voiture américaine. (...)

Avec le sympathique professeur Buchmann, doyen de la Faculté de Droit, un doyen de 36 ans, nous avons fait en auto, car le domaine est immense, le tour des installations, sans oublier la rituelle station devant le réacteur nucléaire logé dans un étrange édifice protégé par des "claustra" sang de bœuf. C'est le premier réacteur nucléaire d' Afrique. Encore une réalisation signée Gillon. Ce dernier fit partie du Laboratoire national de Brookhaven (lJ .S.A.) et préside la commission consultative des sciences nucléaires du gouvernement général.

les étudiants africains

Ces étudiants noirs que nous avons vus œuvrant dans les auditoires et les labos, potassant leurs cours dans leurs jolies chambrettes, ou livrant à leurs professeurs une partie de volley-ball, quelles sont leurs capacités, leurs aptitudes? quelles promesses offrent-ils au Congo de demain?

Certes, ils ont un sérieux retard à combler sur leurs camarades européens. Ils ne disposent point, au départ, de l'arrière-fond culturel qui est l'apanage de la vieille Europe. Mais une fois rattrapé ce retard, ils se classent rapidement parmi les meilleurs, décrochent sinon les grandes distinctions, du moins les distinctions.

L'essentiel en tout cas, est que deux centres universitaires soient dès maintenant disponibles au Congo (Léopoldville et Stanleyville, Ndlr). Nous n'aurons pas l'occasion de visiter Elisabethville et ce sera notre grand regret. Lovanium est en tout cas une réussite et presque un miracle. C'est l'œuvre d'une poignée d'hommes qui n'ont jamais douté. Ils continuent de poser leur pacifique empreinte sur la terre africaine. Ils accomplissent, dans la sérénité des cimes, la plus noble des conquêtes, et finalement la seule valable : celle des esprits et des cœurs.

Colline inspirée, lieu où souffle l'esprit... Bien sûr... Mais ces vieux poncifs sont bien peu de chose à côté de l'exaltante réalité de ces pionniers de la pensée qui ne mesurent pas le Congo à l'échelle du cuivre, du caoutchouc, de l'huile de palme, de l'uranium, mais de son avenir spirituel. C'est peut-être par là que la Belgique aurait dû commencer.

Très rapidement, l'Eglise catholique s'est adaptée aux temps nouveaux. C'est dans sa tradition. Elle s'adapte toujours et à tout. Pourquoi faut-il que, dans ce domaine, l'enseignement officiel continue à marquer un sérieux retard?

Ceci est un autre problème que nous examinerons bientôt. Car il en vaut la peine Bornons-nous à conclure aujourd'hui que Lovanium mérite un coup de chapeau, même au risque d'une insolation. Voilà qui est fait.


Fernand Demany

La vie et l'œuvre de Mgr Luc Gillon (1920, Rochefort - 1988, Bruxelles) ont été consignées dans un livre intitulé "Mgr Luc Gillon, servir en actes et en vérité" publié aux Edition Duculot en 1190. Il est présente comme une autobiographie mais il s'agit plutôt d'un florilège des interviews réalisé par celui qui fut le grand spécialiste de l'Afrique à La Libre Belgique, Jean Kestergat, lequel, par modestie n'en signe que la préface. Il y écrit notamment:

Voici quelques années, ayant à faire le portrait de Mgr Luc Gillon pour "La Libre Belgique", j'écrivais:

"En cet homme-là, il y en a quatre : le savant nucléaire, le bâtisseur, le régisseur et le prêtre". Je me trompais. Maintenant que je le connais mieux, je crois pouvoir affirmer qu'en cet homme-là, il n'y en a qu'un seul : l'homme de Dieu. Tout le reste découle de là. Pourtant, il ne parle guère de Dieu. (...)

Une tête d'Ardennais, au regard forestier, le profil en tranchant de boy-scout, il fut totémisé "Sanglier débrouillard": ça lui allait à merveille, cela lui va toujours.

Rien à moitié chez cet homme-là. A bientôt soixante-huit ans, il skie comme un jouvenceau, aimant glisser sur les hautes pentes alpines, tout seul dans les splendeurs éblouissantes de Messire Dieu, comme disaient les routiers d'autrefois, pourtant, rien de littéraire chez lui. Il ne cache pas un profond dédain à l' égard des lettres, de la poésie, de tout "ce vain verbiage", estime-t-il, comme si l'écriture n'avait d'autre utilité que de dire les découvertes de la Science et là ce qui, à ses yeux, semble être presque la même chose. Comme si il n'y avait d'autre poésie que celle de vivre, de découvrir et de créer, ni d'autre esthétique que celle des ellipses et des formules qui résument, rassemblent et définissent toute beauté. Parions que même les cimes neigeuses n'échappent pas à son analyse mathématique et que chez lui, à l'ivresse de l'air pur et piquant des altitudes désolées s'ajoute celle des spéculations cartésiennes.

proche de Teilhard

En somme, sa foi ressemble fort à celle du charbonnier. C'est une foi que jamais n'effleure le doute et qui n'a aucun rapport avec le prudent calcul de ceux qui tiennent le pari de Pascal. Il n'est donc pas nécessaire d'en parler beaucoup. Il n'a jamais été ébranlé d'entendre la science contester la Genèse, telle que l'enseigne la Bible, Il a bien conscience de contester la Genèse, telle que l'enseigne la Bible. Bien au contraire, sa foi de scientifique s'en est trouvée renforcée puisque, ô merveille, Dieu n'est plus magicien, Dieu est ingénieur. Dieu n'avait pas voulu le monde comme un grand rêve divin, mais comme une prodigieuse machine destinée à se perfectionner elle-même, ayant dès le départ été programmée à cette fin par son Créateur.

Voilà qui enchante Mgr Gillon et le conforte dans sa conviction que ta science n'a d'autre but fondamental que de réaliser enfin l'œuvre de Dieu. Le voici donc très proche du rêve de Teilhard de Chardin et de Dieu, de sa théorie de la collaboration humaine à la création continue du monde. Il y a d'ailleurs chez Mgr Gillon une certaine tendresse à l'égard du grand Jésuite, prophète et quelque peu rebelle.

Il aime dire son émerveillement en voyant l'homme atteindre un seuil où la science le met en mesure d'influencer les déterminismes: La science nous donne les moyens de faire un monde superbe. Eh bien... faisons-le!

Tel est, me semble-t-il, cet homme qui, un beau jour de l'an 1954. se trouva engagé dans l'aventure de sa vie : la création de l'université Lovanium, qui devait être le couronnement de toute l' œuvre belge en Afrique. Rien ne 1'y préparait, sinon déjà cette légendaire débrouillardise.

Ce fut en Afrique une longue bataille, qu'il mena tambour battant, ayant à combattre sur tous les fronts : celui de la doctrine, celui de science, celui de l'académisme, celui de la technologie, celui de la politique même, et surtout peut-être, celui des finances. Il développa sur tous ces fronts une même stratégie, toute en habiletés, où se mêlent ruse et la sincérité. L'argent?

Rien de plus facile, dit-il: il y a toujours des gens qui veulent bien prêter de l'argent s'ils sont sûrs qu'il sera bien employé. Sur ce plan, j'arrivais à convaincre mais bien sûr, j'ajoutais tout aussi tôt qu'ils ne devaient pas espérer revoir jamais leurs sous, que le Congo marchait vers son indépendance et qu'il ne serait sûrement pas en état de rembourser. Donc, la seule solution était qu'ils donnent l'argent plutôt que de le prêter.

Sur le front de la doctrine et de la politique, il fallait convaincre Bruxelles, et même Louvain, que Lovanium devait être une université africaine, et non pas une université occidentale implantée en Afrique.

Peut-être Mgr Gillon mena-t-il là le combat le plus difficile et le plus mal compris des uns et des autres, car c'était supposer que soit maintenu à Lovanium un niveau universitaire de qualité internationale, sans que l'Université se coupe cependant des réalités culturelles africaines.

Avant Ia lettre, se posait ainsi le délicat problème de l'authenticité. Ce combat, il devra le mener presque tout seul dès les conceptions, ayant à repousser tous les calculs, ceux des autorités belges, qui voulaient une université qui n'en soit pas tout à fait une, mais suffise à plaider pour la sincérité de la colonisation belge. Les calculs aussi de ceux qui voyaient dans l'université l'occasion d'implanter définitivement la chrétienne dans la terre d' Afrique.

S'il est vrai que Lovanium a été une très grande œuvre, tant sur le plan de la construction matérielle que sur celui de la valeur académique, on doit bien constater, hélas, que l'outil a redoutablement périclité sur ces deux plans. Mais Lovanium, même débaptisée, subsiste, résiste tant bien que mal à l'usure des intempéries et des temps, et demeure le creuset d'une nation nouvelle, portant toujours la trace de la main forte qui modela cette université.

C'est ainsi que me revint l'honneur de l'interroger longuement, en juillet 1987, au cours d'un séjour en sa maison provençale de Grimaud, face à la baie de Saint-Tropez toute piquetée de voiles. J'ai enregistré ses propos au cours de longs entretiens que les cigales agrémentaient de leurs aigres concerts. (...)


Jean Kestergat

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Voici, en substance, des extraits d'interview d'une tranche de vie congolaise de Luc Gillon.

tribulations de la jeune "univ" congolaise

"Pour pouvoir servir. Il faut connaître : pour vouloir servir, il faut aimer", disait Pierre Ryckmans, l'ancien gouverneur général du Congo.

Au Congo belge, pour inscrire des jeunes à l'université, il y avait deux solutions: soit les envoyer dans les universités de Belgique en leur donnant des bourses d'études, soit créer de toutes pièces à leur intention une université en territoire congolais.

Les quelques rares personnalités du monde colonial belge persuadées de l'opportunité d'ériger au Congo une université à part entière devaient affronter un large courant d'opposition. Et pourtant, pour les fondateurs du Centre universitaire Lovanium, il convenait de poursuivre et d'achever l'œuvre entreprise un quart de siècle auparavant, en créant sans tarder dans la colonie sa première université. Finalement, les autorités politiques, métropolitaines et coloniales, se rallièrent à ces vues, en grande partie dans l'espoir qu'en freinant ainsi la fréquentation par des Congolais d'universités européennes, on éviterait le danger de les voir revenir transformés en révolutionnaires favorables à une rapide décolonisation. Mais encore fallait-il s'entendre sur l'emplacement de la future université au Congo. Et sur cette question aussi les opinions divergentes s'affrontèrent.

Buisseret le franc-maçon

Auguste Buisseret devait séjourner au Congo belge fin septembre 1954. Dès que j'eus vent de ce projet de voyage, j'écrivis au ministre pour l'inviter à venir sur le campus poser la première pierre de la faculté des sciences, c'est-à-dire du premier bâtiment académique de l'université Lovanium.

Dans la moite chaleur de la saison sèche, la cérémonie officielle se déroula parfaitement. Le ministre annonça qu'il venait porteur d'un message de tolérance et de paix. Je lui présentai une truelle en ivoire pour maçonner la première pierre. Ce qu'il fit avec dextérité. N'était-il pas franc-maçon Ensuite, le délégué apostolique, oubliant lui aussi ses griefs de naguère, aspergea la pierre d'eau bénite, non pour l'exorciser, mais pour la sanctifier, elle et l'ensemble immobilier qui s'érigeait.

C'était un Ancien des bâtiments de l'Université catholique de Louvain, ce qui justifiait une autre inscription : celle des dates de fondation de la première université de Belgique et de la première université du Congo : 1425-1954. Quelques jours plus tard, le 12 octobre 1954 exactement, s'ouvrit solennellement la première année académique. Le programme d'études de l'université comprenait, dès ce moment, une candidature en sciences préparatoires à la médecine ou à l'agronomie, une candidature en sciences sociales et administratives et une candidature en sciences pédagogiques. Le cycle pré-universitaire se voyait maintenu.

un réacteur nucléaire

Lancé dans l'aventure de Lovanium, je songeais parfois avec brin de nostalgie aux recherches nucléaires que les circonstances m'avaient contraint d'abandonner. Je m'efforçais toutefois de me tenir au courant des progrès de la physique nucléaire, soit par la lecture des revues scientifiques, soit par l'assistance à des congrès internationaux dans la discipline. Et je nourrissais toujours l'espoir de pouvoir poursuivre un jour mes travaux, au moins partiellement, dans mon université africaine.

Je savais qu'en compensation pour l'uranium cédé par l'Union Minière du Haut-Katanga, durant la guerre, les Etats-Unis avaient mis à disposition de la Belgique des sommes assez importantes pour le développement pacifique de l'énergie atomique. Normal que le Congo belge, d'où provenait cet uranium justifiant l'octroi des fonds, reçoive une part du gâteau. Je fis des démarches pour obtenir quelques miettes des dollars américains, mais sans résultat: on me répondit que le gâteau avait été déjà mangé presque totalement par le Centre nucléaire de Mol et par l'Institut interuniversitaire des sciences.

En 1954 j'avais apporté dans mes bagages des compteurs Geiger et quelques appareils pour l'utilisation scientifique des radio-isotopes. Trois ans plus tard, à mon initiative, se constituait à Léopoldville une consécration juridique par une ordonnance du gouverneur général. J'en assumais la présidence. La commission cherchait surtout à promouvoir l'utilisation des isotopes pour des recherches médicales. Un petit réacteur du modèle Triga fut offert à Lovanium.

Il fut mis en caisse à Genève, embarqué sur un cargo de la Compagnie maritime belge. Le capitaine du navire, dûment prévenu de la nature particulière de sa cargaison, reçut l'instruction formelle de bien arrimer les caisses, pour éviter que les barreaux d'uranium ne sortent accidentellement de leur emballage sur un coup de tangage ou de roulis: voyez-vous, si ces barreaux se trouvent réunis dans une flaque d'eau, la cargaison deviendra "critique" et les risques nucléaires considérables... Le pauvre capitaine s'imagina dès lors qu'il transportait pire qu'un engin explosif.

Lorsque le navire affronta un fameux grain dans le golfe de Gascogne, il descendait deux fois par jour à fond de cale pour s'assurer si les amarres tenaient bon. Dès son arrivée à Matadi, il n'eut qu'une préoccupation: se débarrasser au plus vite de cette encombrante marchandise.

Sous la surveillance attentive de la Force publique, les caisses, aussitôt débarquées, furent chargées dans des wagons. Acheminé sous bonne garde vers Léopoldville -  où, quelques jours auparavant, avaient éclaté de violentes émeutes, Triga arriva enfin à Lovanium à la mi-janvier 1959... époque des premières échauffourées politiques du Congo qui allait devenir un Etat souverain et indépendant moins de 18 mois plus tard. Mais ceci est une autre histoire.


Relu et annoté par Camille Vermont


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